LE SITE DE CONSTRUCTION DE LA RÉSIDENCE « LES LOGES »

BOULEVARD DE LA CORDERIE À MARSEILLE 

NE PAS BLESSER MAIS ENRICHIR L’HISTOIRE DE LA VILLE

Jean Noël BEVERINI 

                                   Marseille, le 18 octobre 2016

SOMMAIRE 

  1. Objet  de l’étude
  2. Le site sous la Préhistoire
  3. Le site sous l’Antiquité
  4. Le site au Moyen-Âge
  5. Le site sous l’époque moderne
  6. Un rempart qui fête cette année 2016 ses 350 ans d’existence
  7. Un environnement riche d’une double histoire

-       Les cordiers de Marseille

-       L’Institution des Frères des Écoles chrétiennes

  1. Conclusion 

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1. OBJET DE L’ÉTUDE

Le boulevard de la Corderie dans le 7è  arrondissement de Marseille connaît le démarrage d’une opération immobilière à la hauteur du numéro 30 consistant en l’élévation d’un immeuble d’habitation et de commerces, ensemble dénommé « Les Loges » et dont il n’est pas question de contester ici la réalisation. Toutefois comme le promoteur n’oublie pas, lui-même, de le préciser dans ses arguments de vente :

-« Cet emplacement recèle l’un des plus remarquables patrimoines de cette époque rayonnante » (Louis XIV)

Description du programme proposé par Vinci Immobilier

«  2 mars 1660, Louis XIV débarque à Marseille et établit un plan d’urbanisme pour la « ville nouvelle ». Épicentre de ce changement le 7è arrondissement recèle l’un des plus remarquables patrimoines de cette époque rayonnante. … Au milieu de voisins prestigieux : le Vieux-Port, sa place aux huiles, la plage des Catalans, la Basilique Notre-Dame de la Garde, « Les Loges » proposent … »

La richesse historique du site n’est donc pas à démontrer. Elle est communément acquise et reconnue. Sa mise en valeur par le promoteur est, au demeurant, de nature à être soulignée.

Le présent dossier a pour objet :

-     de rappeler l’histoire du lieu sur lequel la construction de la résidence « Les Loges » est prévue. Son histoire dépasse largement le « plan d’urbanisme pour la ville nouvelle » voulu par Louis XIV.

-      d’inviter les autorités compétentes en la matière à décider, avant tous travaux de fondations, la réalisation d’un diagnostic archéologique préalable d’un site marseillais privilégié dont personne ne saurait contester, ni ne conteste la richesse historique et patrimoniale.  

2. LE SITE SOUS LA PRÉHISTOIRE

La rive Sud du Vieux-Port actuel, zone large qui nous intéresse  ici (avant de changer de focale pour une image plus précise du lieu de construction) est éloignée de l’implantation de la cité grecque originelle. Toutefois, il n’est pas sans intérêt de rappeler qu’à la hauteur du Pharo, tout proche, trois fosses datées du V° millénaire ont mis en évidence une présence humaine. Dès le Néolithique ancien, des hommes ont fréquenté cet espace. Les archéologues ont pu mettre à jour un « dépotoir » incluant de façon étonnante une « jambe humaine ». Des cuvettes contenant des coquillages ont également été identifiées.

3. LE SITE SOUS L’ANTIQUITÉ 

À l’époque grecque l’implantation humaine se développe sur la rive Nord du Port avec l’urbanisation des Buttes Saint-Laurent, des Moulins et des Carmes. La rive Sud est délaissée des vivants … mais non des morts. Des zones funéraires, toujours à l’extérieur de l’enceinte antique, ont, en effet, été découvertes en rive Sud, par exemple au niveau du bassin de carénage. Des chantiers de fouilles archéologiques conduits aux Catalans et très précisément rue de Suez ont mis à jour du mobilier d’époque hellénistique du tout premier intérêt.

4. LE SITE AU MOYEN-ÂGE 

Sur la rive Sud s’élève au V° siècle l’Abbaye de Saint-Victor (très peu éloignée) dont  le rayonnement spirituel, culturel et économique ne cessera de s’étendre au fil des siècles. Des nécropoles sont implantées précisément aux abords de Saint-Victor. 

5. LE SITE SOUS L’ÉPOQUE MODERNE

Dans le vaste tableau de cette époque, il nous faut  ici retenir la soumission de la ville par le jeune Roi en 1660 et l’édification du nouveau rempart qui délimite la superficie de la ville nouvelle, ce nouveau rempart à l’ombre duquel « Les Loges » seront élevées.

  

Au terme de ce trop rapide survol historique, si une première conclusion peut être tirée, elle consiste à se pénétrer de l’idée que le site même sur lequel l’ensemble immobilier « Les Loges » va être édifié  est loin de limiter son histoire à l’époque contemporaine de l’élévation du rempart Louisquatorzien. Des traces de la présence humaine dès le Néolithique seront-elles aussi susceptibles d’être décelées ? Les découvertes d’époques grecque et romaine déjà effectuées aux Catalans et la présence de zones funéraires rive Sud seront-elles enrichies par les résultats de nouvelles fouilles archéologiques à cet emplacement ? Si cela est difficile à dire en l’état, et avant toute investigation, il est tout autant impossible de l’exclure compte tenu de la richesse que représente ce périmètre, véritable livre ouvert sur l’histoire de Marseille au cours des âges. Un livre dont toutes les pages sont encore loin d’être feuilletées. Un diagnostic archéologique sur cette zone est de nature à répondre à cette question.                   

6. UN REMPART QUI FÊTE CETTE ANNÉE 2016 SES 350 ANS D’EXISTENCE

 

Les conditions d’élévation du rempart de Louis XIV sont assez bien connues. Il serait intéressant de préciser la nature de matériaux anciens éventuellement réemployés dans la nouvelle construction. Le rempart a fait l’objet, en particulier, d’un relevé et d’un rapport de Mlle Frédérique Bertrand qui écrit :

-« L’ensemble constitué le long de la rue des Lices par un flanc de bastion et une porte de courtine est le principal vestige aujourd’hui conservé. L’ancien bastion est occupé depuis le XIX° siècle par la partie haute du jardin de la colline. » 

Le tracé du rempart apparaît dans son intégralité sur le Plan Pierron de 1785, plan le plus précis.  Il délimite la superficie de la ville nouvelle vaste de 197 hectares. Il figure également sur un Plan de Marseille dressé en 1772 par Jean-Pierre Bresson. La portion de l’enceinte qui subsiste aujourd’hui rue des Lices se situait entre le bastion de la Porte Saint-Victor (haut lieu s’il en est) et le bastion occupé par le jardin de la colline. Elle constitue le seul vestige de taille de l’ancienne construction. Elle s’inscrit naturellement dans l’histoire militaire des Forts Saint-Nicolas et Saint-Jean et dans l’histoire civile de la cité.

Restauré, le rempart présente coté rue des Lices un aspect séduisant ; coté Corderie, une image profondément regrettable : non entretenu, recouvert partiellement d’un enduit crasseux, « décoré » de tags multicolores, grignoté de touffes d’herbes, surplombant un espace délaissé, il laisse penser que seule une des deux faces a été l’objet d’une protection et d’un entretien. S’il est louable d’avoir soigné le rempart sur sa face Sud, il est étonnant d’avoir laissé la lèpre le pourrir sur sa face Nord.

Un traitement s’avère indispensable. Quel sera t-il ? S’agira t-il de l’habillage d’un enduit moderne ou d’une restauration le restituant en son état d’origine sous le contrôle d’un architecte des Bâtiments de France ? Les pierres parlent pour qui sait les écouter. Celles, en particulier, tournées vers le cœur de ville peuvent nous apprendre beaucoup sur ce dont elles ont été le témoin depuis leur édification jusqu’à aujourd’hui.

Les travaux entrepris, le diagnostic archéologique s’il est décidé, les fouilles préventives si elles sont engagées à l’issue seraient de nature à éclairer l’historien comme le grand public, de plus en plus sensible à ces questions, sur l’histoire précise de ce monument et de son environnement.

7. UN ENVIRONNEMENT RICHE D’UNE DOUBLE HISTOIRE

            Les cordiers de Marseille

Plusieurs villes de France ont conservé, conservent et entretiennent avec grand soin tout ou partie de leurs anciens remparts. Ils constituent au demeurant une source d’attractivité remarquable pour de nombreux touristes français ou étrangers.  Sur leur face intérieure, au fil des siècles, des particuliers avaient conforté leur maison, la mettant ainsi à l’abri à moindre frais. En était-il de même à Marseille pour notre rempart et principalement sur la partie longeant la rue des Lices ?

À la construction, sur l’emplacement dont nous parlons, le terrain est considéré comme « inégal », à savoir d’une configuration tourmentée, non plane, en un mot non propice à recevoir des habitations. Des cordiers s’y installent, tentés naturellement par la proximité de l’Arsenal des galères. L’arsenal de Nicolas Arnoul est si célèbre que l’Europe entière vient le visiter. La salle d’armes est réputée remarquable. L’arsenal des galères et ses différents ateliers, les activités civiles de pêche, le commerce maritime « à la cueillette » qui envoie les navires de Marseille jusqu’aux Échelles du Levant sont gourmands de drisses, d’écoutes, de cordages, d’aussières, d’amarres de toutes sortes, de tout calibre et de toutes longueurs. Et de la longueur, il en faut lorsque l’on veut être cordier ! Or, notre marseillais ne peut s’offrir le luxe d’une corderie de 400 mètres de long. Aussi, s’installe t-il au pied des remparts où, par beau temps, il peut filer son chanvre et tordre ses torons. L’aplomb du rempart de Louis XIV lui permet de disposer de tout l’espace souhaité et d’autant plus aisément qu’il bénéficie alors d’une exemption de taxes. Ce sont ceux-la mêmes qui donneront son nom au boulevard de la Corderie.

 

Lors du nivellement ultérieur de l’espace, les maisons et les ateliers des cordiers seront détruits. Leurs pierres serviront de remblai. Au creusement des futures fondations de la résidence et  à des niveaux très inférieurs pour l’aménagement des parkings, ces remblais risquent d’être riches d’enseignement. Là encore les pierres peuvent parler. Il suffit de le leur demander.

L’histoire des cordiers marseillais est digne d’être racontée. Notre port, dans ses barques (désignation de vrais bâtiments à l’époque), barquettes, galions, galères, tatanes, trois-mâts … avait un impérieux besoin de cordages, de toiles et de voiles. La production de nos cordiers, au pied du rempart de la Corderie,  sillonnait les mers et les océans du globe. Marseille était réputée et reconnue performante dans cet art de la confection des « cordes » et des voiles. Le site est tout à fait susceptible de révéler des surprises patrimoniales enrichissant l’histoire de la ville. Plus que la Canebière, les cordages de Marseille ont fait plusieurs fois le tour de la Terre !

Mais l’histoire des cordiers marseillais n’est pas la seule que possède le rempart à cet emplacement précis du boulevard de la Corderie.    

L’institution des Frères des Écoles chrétiennes

En 1706, les Frères des Écoles chrétiennes, congrégation fondée par Jean-Baptiste de la Salle, s’installent à Marseille, puis s’implantent au numéro 37 actuel du boulevard.

Jean-Baptiste de la Salle naît à Reims le 30 avril 1651, fils d’un conseiller du Roi au Présidial de la ville. Frappé par l’abandon de la jeunesse et l’absence réelle de moyens d’instruction, il décide de fonder une Institution qui délivrerait gratuitement un enseignement aux enfants des familles défavorisées, incapables de s’assurer pour leur progéniture les services particuliers et payants d’un précepteur.  Ainsi les Frères des Écoles chrétiennes virent le jour en France. À Marseille, on recherchait des maîtres. Le curé de la paroisse de Saint-Laurent s’occupait déjà de l’enseignement des fils de pêcheurs et de marins, si nombreux autour de son clocher. Mais cela était insuffisant. Il n’y avait pas d’écoles à proprement parler. Le 13 mai 1704 une première réunion se tînt en ville en vue précisément de la création d’un établissement gratuit d’enseignement. Le 10 juin, 34 personnalités dont le maire, les échevins, le gouverneur et l’évêque souscrivent pour 100 livres chacun par an. Les deux marguilliers recherchent un professeur.  L’abbé Baron est élu et l’école est créée dans un petit et pauvre local.

Un an plus tard une nouvelle maison est achetée. L’abbé Baron est reconduit dans sa noble mission. Le 21 janvier 1706, à l’occasion de la quatrième assemblée générale de l’Institution, l’enseignement provoque l’admiration de deux négociants marseillais : les sieurs Morelet et Jourdain. Deux Frères arrivent d’Avignon et le 6 mars de la même année une nouvelle école ouvre ses portes. Non seulement les cours sont totalement gratuits mais ils sont dispensés « par classes » et non plus « en individuel » selon la coutume du temps. Un « savoir » simple et délivré entièrement en français et non plus en latin. Contemporain de Bossuet et de Fénelon, Jean-Baptiste de la Salle fait du français la base de son enseignement. 

Le 17 juillet 1706 le principal donateur, Antoine Porry, meurt. Tous les écoliers suivront son cercueil jusqu’au lieu de son inhumation dans la chapelle de l’Hôpital de la Charité.

Jean-Baptiste de la Salle aura donné à la France des écoles et des écoles gratuites. Il les a crées à Marseille aussi, à la Corderie. Le rempart participe directement à cette histoire et à cette grande histoire de l’enseignement de la jeunesse marseillaise en ce début du XVIII° siècle. L’établissement des Frères était implanté à cet endroit précis. Le rempart formait, en effet, un coté de la clôture de l’enclos de leur collège.

Les travaux de fondation, le diagnostic archéologique et les fouilles préventives, si elles sont décidées, apporteront vraisemblablement de nombreuses informations sur cette glorieuse page de l’histoire marseillaise, une histoire si peu connue.   

  1. CONCLUSION

Voici donc exposées les nombreuses raisons qui militent pour une étude approfondie du site de la Corderie et la décision d’engager un diagnostic archéologique. Il serait regrettable de s’en priver. Le lieu est, à plusieurs égards, grandement remarquable. Une telle étude avant l’accomplissement des travaux immobiliers permettrait de compléter deux chaînons manquants de l’histoire de Marseille, sous réserve de toutes autres découvertes depuis la présence de l’homme en ce lieu si symbolique :

-       Un chainon maritime par ses cordiers,

-       Un chainon éducatif par l’enseignement de sa jeunesse.

Le promoteur de l’opération « Les Loges » fût bien inspiré en diffusant sur son site de vente l’information selon laquelle ce lieu « recèle l’un des plus remarquables patrimoines de cette époque rayonnante ».

Il ne pouvait mieux dire. 

                                                          Jean Noël Beverini